La simultanéité des émotions similaires ou contraires:
une séquence de cinq stades.
Expérience courante:
L’adulte exprime non seulement des émotions mixtes de bonheur et de tristesse, d’agressivité et de dépression, mais peut les adresser simultanément à des personnes ou situations uniques ou différentes. Il peut aussi créer plusieurs nuances à chacune d’entre elles. De la frustration il passe à la colère, de la rage à la haine, ou encore de la déception à la tristesse. Ainsi, il peut ne pas aimer cette personne pour son égoïsme, mais l’apprécier pour son imagination. Il peut se sentir heureux pour une chose et malheureux pour l‘autre. Au contraire du jeune enfant de 4-5 ans qui ne peut qu’avoir une seule et simple émotion à la fois, selon Susan Harter, orientée sur un seul but, de la même manière qu’il a du mal à conserver la permanence du contenu en variant le contenant en hauteur ou largeur (Piaget), croyant qu’il y a toujours plus de liquide dans le vase plus haut que large. De plus, cet enfant, au départ, n’aurait accès qu’à des émotions primaires, genre " je suis content(e) " ou " fâché(e) ", sans autres nuances ou sous-catégories de sentiments.
Selon une recherche des auteurs Susan Harter et Bonnie J.Buddin, Université de Denver, il s’agit d’une constatation courante et vérifiable qui évolue avec la maturation cognitive jusqu’à l’âge de 12 ans au moins, dans les conditions qui excluent tout retard cognitif comme celui qui s'associe parfois aux difficultés de l'attention ou bien de régression temporaire qui se relie au stress. Il y aurait donc, dans la petite enfance, cinq stades consécutifs mais fondamentaux du neurodéveloppement, qui entraînent:
. De 4-5 ans: la négation ferme et absolue de l’existence simultanée de deux émotions similaires ou contraires; une incapacité totale d’être gai(e) et content(e) ou encore heureux(se) et fâché(e), en même temps à l’égard d’une même personne, objet ou situation. Il y a des mot-clé dans chaque langue ou culture comme être heureux ou triste, mais plus l'enfant est jeune, plus le mot doit avoir une résonance concrète dans son langage familier.
. De 5-6 ans: la reconnaissance simultanée des émotions similaires à l’égard de la personne, de l’objet. La personne peut être belle, gentille, généreuse ou le contraire seulement laide, folle, méchante.
. De 6-8 ans: l'organisation séquentielle des émotions sur le plan temporel; donc l'apparition de la notion de temps constitue un événement majeur du neurodéveloppement, bien que d'abord sur le mode successif, discontinue. Le passé précède le présent, mais en reste séparé émotionnellement. Ex.: Après avoir eu peur dans la maison hantée, l’enfant se sent heureux dès qu’il en sort.
. De 8-10 ans: la capacité de vivre simultanément les émotions contraires, négatives et positives, mais en autant qu'elles se dirigent vers une seule cible, personne ou objet.
. De 10-12 ans: la possibilité de diriger des émotions contraires vers des objectifs qui de plus seront différents. Ex.: " je serais bien triste et fâché(e) de voir mon frère briser mon vélo, mais content d’avoir la visite de mes grands-parents ".
L’expression des émotions se divise donc en deux volets, d’abord selon leur degré d’attirance, que l’on nommera la valence, positive ou négative et ensuite la cible, semblable ou différente; valence et cible des émotions vont ainsi s’organiser en quatre combinaisons possibles:
. 1- Même valence et même cible. Ex.: " j’étais heureux et fier de frapper un circuit ".
. 2- Même valence mais cible différente. Ex.: " je suis heureux d’avoir un vélo et content d’avoir une auto de course ".
. 3- Valence et cible différentes. Ex.: " je craignais que ma mère me punisse de ne pas faire ma chambre et j’étais heureux de regarder la télé ".
. 4- Valence différente et même cible. Ex.: " j’étais heureux d’avoir un vélo à Noël, mais triste d’avoir seulement un 3 vitesses ".
Les émotions à valence contraire seront plus difficiles à se combiner spontanément, et s'orienter sur une même cible. Fisher (1980) démontre que chez le jeune enfant, il s’opère un " changement de focalisation", un détournement de l’attention quand il veut exprimer des émotions contraires orientées sur une même cible du genre " j’aime Jean pour ses blagues mais non pas pour ses provocations ".
Commentaires:
Les échecs, en fonction de l’âge ou de la maturité réelle, ne seraient pas le résultat d’une inhabilité à donner une réponse, mais plutôt typiques d’une négation massive de la simultanéité de deux émotions, ou d’une non-mise en séquence temporelle des sentiments, ou parfois d’une logique parfois défectueuse (pauvre jugement). De plus, une étude de Glasberg et Aboud (1982) révèle que les plus jeunes enfants ont tendance à nier les émotions négatives, surtout la tristesse. Aussi selon Harter et Pike (1984), les plus jeunes se décrivent d’une manière plus positive que les plus vieux, devenus plus réalistes sur leurs forces et limites. Également selon Susan Harter (1983), certaines combinaisons d’émotions comme le bonheur et la tristesse ou la colère et la tristesse seraient plus compatibles que le bonheur et la peur.
D’après Shaver, Schwartz, Kirson et O’Connor, qui s’inspirent du travail de Rosch, il y aurait une hiérarchie précise d’ordre des sentiments, positifs ou négatifs. Comme l’on mesure la longueur et la hauteur, il y a une mesure dans chaque émotion. Dans la joie, n’y a-t-il pas le contentement, la satisfaction, la fierté, l’espoir, et dans la colère, la haine, la rancune, l’amertume, la jalousie, etc. Les jeunes enfants auront plus de facilité à nommer les émotions primaires, à savoir la joie ou la colère, alors qu’avec le développement et l’âge, ils peuvent trouver des descriptions émotives plus différenciées et complexes.
Pairage des émotions:
Les émotions fondamentales, d’après des recherches antérieures, en particulier celles de Susan Harter et Bonnie J. Buddin, seraient au nombre de quatre: le bonheur, la tristesse, la colère et la peur. Le bonheur se combine plus facilement à la tristesse qu’à la colère ou encore la peur (très rare). Un sentiment négatif comme la colère irait facilement avec la tristesse, mais assez rarement avec la peur. La tristesse s’associe également mal avec la peur.
Discussion:
L’on découvre que les difficultés d’intégrer des émotions contraires ne sont pas simplement reliées aux problèmes cliniques. Il y a un mode de pensée en " tout ou rien " chez le jeune enfant, et une capacité plus complexe d’intégration et de différenciation avec les années. Chaque niveau qui survient représente une avancée sur le niveau antérieur.
Tout ceci compte vraiment quand il s’agit de parler à l’enfant et lui faire parler de ses émotions. Il serait vain de lui parler de tristesse s’il ne comprend que la colère ou de fierté s’il ressent que le contentement de son besoin immédiat. Le niveau et la diversité du langage semblent conséquence du passage de la pensée plus concrète à la forme plus abstraite.
Les 5 stades du développement cognitif:
Stade 0 (4-6 ans): l’enfant ne peut coordonner deux émotions en même temps, sans les classer dans le temps ou bien en nier la coexistence. Ainsi, selon Fischer, même si l’enfant peut avoir un concept ou une représentation simple d’émotions séparées, il ne peut les différencier simultanément ni intégrer ou coordonner ces deux émotions au même moment.
Stade 1 (entre 6-8 ans): l’enfant commence à séparer les émotions, à faire la différence entre la " positive " de la " négative ", mais demeure incapable de les orienter sur des cibles différentes.
Stade 2 (âge moyen 8.72): l’enfant peut diriger une émotion de même valence sur un aspect de la situation, comme " en colère d’avoir perdu son livre ", ou aussi rattacher un second sentiment de cette valence à un autre aspect de la situation, genre " aussi triste qu’il pleuve en plus ", mais ne peut intégrer des concepts d’émotion positive et négative, l’empêchant de reconnaître qu’une personne puisse avoir les deux en même temps, genre " on m’aime même si l’on me punit ".
Stade 3 (âge moyen 10.08): l’enfant devient capable de distinguer des valences contraires, mais chaque émotion doit se diriger vers des cibles différentes, telle " ma mère m’en veut pour mon désordre et elle m’aime pour mes talents en français ".
Stade 4 (âge moyen 11.34): l’enfant comprend que la même cible peut provoquer des émotions contraires, genre " mon père ne peut supporter ma musique mais apprécie mon sens sportif ".
Commentaires:
Certaines découvertes (Harter & Whitesell, 1986) démontrent que la coexistence de deux émotions contraires ne peut entraîner automatiquement des conflits. Car il y a cloisonnement entre elles, dans le jeune âge. En accord avec Piaget, le négation de la simultanéité de plusieurs émotions se retrouve chez les plus jeunes, surtout entre 4 et 6 ans. La prévalence des stratégies de mise en séquence temporelle soutient la capacité d’intégrer, au niveau cognitif, deux émotions, semblables ou non, simultanément. La compréhension conceptuelle n’est pas toujours synchrone à l’expérience.
Que survient-il par contre lors d’un déficit d’attention ou d’un retard de maturation cognitive? Un décalage de plusieurs stades, sans doute, pendant quelques années. Mais le propre de l'intelligence et même du cerveau lui-même, c'est de compenser par de nouvelles stratégies ou fonctions.
Référence : Children’s Understanding of the Simultaneity of Two Emotions: A Five-Stage Developmental Acquisition Sequence, Developmental Psychology, 1987, vol 23, no 3.
Dr Claude Jolicoeur, m.d.